« Le mépris des humains pour la nature et les bêtes leur vient du fait qu’ils ne les ont que trop peu observé. » _Agathe Catel_

Les patous naissent dans le troupeau. Je me demande s’ils ne croient pas eux-mêmes qu’ils sont des moutons. Quoi qu’ils ont l’air d’être conscients de leur supériorité.

Je me sens toute petite à côté de ces cinq quadrupèdes qu’on pourrait presque qualifier de fauves tant ils sont impressionnants. La bergère me l’a confirmé, ils pèsent plus lourd que moi. « Ne traversez jamais le troupeau ». Je fais jouer mon sens de l’observation pour m’astreindre aux règles strictes du patou. Toujours contourner le troupeau, de préférence par en dessous, sur les côtés ou bien coller à la bergère, qui est bien difficile à suivre. 25km par jour, en haut, en bas, en haut, ici pas d’économie des mollets ni de quoi que ce soit d’autre. On doit tout donner pour pouvoir garder l’œil en permanence sur les 800 individus qui constituent le troupeau.

Le premier jour, je ne quitte pas la bergère d’une semelle, enfin j’essaie. Ma première rencontre avec les patous m’a laissé une forte impression. L’un d’eux s’est propulsé vers moi, pour me suivre sur plusieurs dizaines de mètres en aboyant afin de me faire comprendre gentiment mais fermement qu’il fallait que je m’éloigne. Coopérative, je me suis exécutée tout en lui glissant quelques mots doux afin de faire ami-ami. Il aboyait d’un ton grave, puissant et chaud.

Dès le deuxième jour, je pu m’accorder un peu de répit en ne suivant pas tous les aller-retours de la bergère mais en attendant sagement assise sur une pierre qu’elle daigne revenir vers moi. L’herbe étant anormalement sèche cette année, elle est contrainte de faire faire aux brebis plusieurs allées et venues plutôt que de les laisser paître tranquillement à un endroit. Ainsi, je m’économise un peu en restant bien en vue des patous, pour ne pas les surprendre et qu’ils puissent me reconnaître, ce que je continue à espérer.

Lorsqu’ils sentent un danger, ils se lancent à corps perdus dans un galop des plus impressionnants. Les cerfs et les randonneurs n’ont qu’à bien se tenir. Les accidents sont réguliers parce les gens crient et s’agitent à la vue des chiens au lieu de rester calme et de leur parler en s’éloignant. J’ai fait ce qu’il fallait, ils m’adopteront bientôt. Ainsi, les patous ne s’économisent pas non plus. Ils règnent en maîtres sur leur royaume de blanc vêtus. Par chance, l’un deux adore les caresses. Son regard est attendrissant et je crois que nous sommes sur la bonne voie. Je reste cependant sur mes gardes car le terrain est vallonné et une apparition impromptue de ma part pourrait compromettre l’intégrité de ma peau. Traversez le troupeau de brebis gardé par des patous et vous signerez votre arrêt de mort. Ça peut être une idée pour les suicidaires, quoi que sans doute douloureuse. « S’ils viennent à votre rencontre, vous leur parlez et vous vous écartez » m’avait dit la bergère par texto lorsque je découvrais la grande famille pour la première fois. Le rendez-vous était donné et je m’étais placée sur une butte en hauteur, bien au milieu, imaginant pouvoir faire un cliché des plus exceptionnels en jouant sur la symétrie à leur passage. C’était sans compter sur les patous qui n’ont pas le sens de la composition photographique.

Reléguée à mon rang de pauvre bipède, je n’eu plus qu’à renoncer au cliché que j’avais en tête. Il faut savoir privilégier la sécurité à l’accomplissement artistique. Qu’importe à présent car ils m’ont depuis offert bien d’autres images inattendues. Et pour ne pas m’avoir croquée je leur suis infiniment reconnaissante.

Je reste à une distance qui me permet de cultiver l’admiration que je voue à ces bêtes ainsi qu’à leur bergère qui fait preuve d’un courage paisible, du lever du soleil au coucher de celui-ci. Elle leur est toute dévouée et ne semble pas le moins du monde souffrir physiquement alors que je peine à hisser mon corps à plus de 2500 mètres d’altitude.

La bergère ne lit pas, mais elle ne s’ennuie pas pour autant. Ici le temps n’a pas la même valeur. De 7h le matin à 22h le soir, les heures s’écoulent tranquillement. La journée passe. On attend que les brebis soient repues et que leurs ventres ronds en témoignent. Lorsque la lumière commence à descendre, la meneuse de troupeau guette les signes d’une éventuelle lassitude et choisit le moment opportun pour les reconduire à l’enclos. A cette heure, les chiens, les cinq patous et les deux border collie commencent à tirer un peu la langue. On les sent tout de même épanouis d’accomplir leur labeur. Les border obéissent au doigt et à l’œil de la bergère, et surtout à sa voix. Ils attendent la moindre consigne pour réagir et guider comme il se doit les brebis à la nuit. Les patous resteront à proximité de l’enclos car le loup n’est pas loin et on souhaite éviter les accidents, comme celui de l’an dernier. Chaque zone d’herbe est consciencieusement choisie par la bergère, sur les quelques 3km carrés que lui offre la plaine entre les deux tétons de la montagne. Il faut qu’il y en ait suffisamment jusqu’à la fin de l’estive, fin octobre. Nous sommes début juillet. Bientôt elle les montera sur les crêtes. Elle les monte, elle les tourne, elle les descend. Je les imagine là haut au col rouge. Des moutons sur la lune. C’est l’image que je construis dans ma tête. En attendant ils sont plutôt dans les steppes.

Le parc est trop bas, me dit-elle. On lui a imposé de le mettre là cette année, mais c’est trop bas, en fin de journée les brebis n’ont plus envie de redescendre, et les chiens commencent à fatiguer car la chaleur du granit malmène leurs coussinets. La journée le soleil cogne fort. Si je décide de m’éloigner, il faudra à nouveau mettre en place une stratégie d’approche. J’anticipe l’éventualité du scénario où les cinq patous se lancent au galop vers moi comme ils l’ont fait avec les cerfs. Saurais-je gérer la situation ? Il y a des fois où je me demande comment je m’arrange pour me mettre dans des situations aussi compliquées. Et puis mes pensées dérivent vers une pente plus douce et plus positive : Quelle chance j’ai de pouvoir assister à ce merveilleux ballet !

Monter, descendre, tourner, monter, descendre. Le vent vient agiter mes feuilles de papier et je dois rester vigilante. Je ne voudrais pas qu’une course imprévue vienne réveiller l’instinct de garde des patous. Lorsque je me déplace, je ne quitte pas la bergère des yeux. Si tant est que je puisse la suivre. Cette femme crapahute comme un cabri. D’ailleurs des chèvres il y en a aussi. Dont une qu’il faut traire le matin. J’ai goûté le lait, bien mousseux, pas trop fort, plutôt agréable. J’ai trouvé un nouveau promontoire duquel j’observe toute la vallée et les changements de lumière concédés par quelques nuages. Certaines brebis se rassemblent en paquets, d’autres se suivent à la file indienne. La race majoritaire ici c’est la tarasconnaise, plus élancée que sa consœur la blanche du massif central. « Il faut les diriger tout en leur laissant croire qu’elles vont où elles veulent ». La jeune femme fait preuve d’un respect pour l’animal admirable. Son but est de les importuner le moins possible. Ne pas les stresser, ne pas les contrarier, suivre leurs envies. Ensuite les agneaux partiront à l’engraissement, puis à l’abattoir. Ainsi va la dure loi de la chaine alimentaire.

Je m’amuse de voir les border rassembler le troupeau, ils font preuve d’une réactivité sans faille. Parvenir à maîtriser le parcours de 800 bêtes me semble être une prouesse remarquable. La bergère n’a pas fait de formation pour ça, elle a appris « sur le tas », après son bac agricole. Elle a choisi les brebis car elle aime le rapport spécifique au chien que cela permet. Ces chiens là connaissent mieux leur droite et leur gauche que certains d’entre nous.

J’entends les cloches s’éloigner et je dois avouer que j’ai un peu la flemme de les rejoindre. Mes genoux et mes chevilles ne cessent de se rappeler à moi. Et pourtant, j’ai le pied sûr, mais passer de ne quasiment par marcher du tout à marcher 8h par jour est un effort considérable. Je dis 8h parce que je prends une longue pause en début d’après-midi, la bergère elle marche 15h par jour. Mon enfance en montagne a heureusement laissé quelques traces utiles et je prends plaisir à enjamber les blocs de granit, franchir les ruisseaux, voir s’enfoncer mes pieds dans les différents parterres, et mes yeux apprécient la variété de couleurs des lichens, mousses, gentianes et autres fleurs des Pyrénées. Gamine, j’ai joué aussi parmi les moutons, des photos doivent pouvoir en témoigner. A l’époque, je n’avais aucune appréhension des chiens. Les peurs naissent avec l’âge.

Je ne devrais pas les laisser s’éloigner ainsi. Les patous vont m’oublier et seront surpris de me voir réapparaître. Un patou ça n’aime pas les surprises. Difficile de prendre des photos dans ces conditions. Il faudrait pouvoir s’approcher davantage. Soudain j’angoisse. Dans leur énième aller-retour à la recherche de la cette herbe si rare, la pierre sur laquelle je suis assise va se retrouver plus ou moins au milieu du troupeau. Les patous jugeront-ils que je l’ai traversé ? Non. Ils ne m’accordent désormais qu’un moindre intérêt. L’un d’entre eux jette de temps à autre un regard dans ma direction. Je sens bien qu’il me surveille. Il reste prudent. Un autre me colle à la jambe pour que je le caresse. Je crois qu’ils m’ont adoptée.

Loin de moi l’idée de déroger à la règle cependant. Je suis chez eux et c’est bien normal qu’un invité s’adapte aux conditions de son hôte. Je profite du soleil qui chauffe ma peau et de l’air frais sur mon visage. Le matin le temps est clair, l’après midi s’assombrit et le ciel se couvre de nuages. C’est la loi de la montagne en cette saison. Vu d’ici, le monde semble bien tranquille et toutes les préoccupations des hommes bien vaines. Seule la sécheresse nous rappelle que la planète est en danger et que le changement climatique agit même sur le quotidien des moutons.  

Je sais désormais que les tarasconnaises sont destinées à la viande et qu’elles ont des cornes, et que les blanches du massif central sont plus courtes sur pattes. Me voilà bien avancée. Loin de l’esthétisme du cheval, le corps des moutons manque d’harmonie et je peine à déceler leur beauté dans mon objectif. Disons qu’ils sont sauvés par le paysage. J’aimerais cependant leur tirer le portrait en studio. Avec un fond velours et un bel éclairage. Pour faire ressortir leur peau et leur laine, qui me semble être l’aspect le plus joli de leur être. Leur tête a l’air douce aussi, je n’ai pas eu l’occasion de la caresser. Seule une chèvre intriguée par ma présence est venue jusqu’à ma main. Je crois que les chèvres sont plus courageuses que les brebis.

Je ne suis pas vraiment décidée à bouger. Mes genoux et mes chevilles me demandent encore un peu de répit. Si vous et moi grimpons la montagne de façon pragmatique, monter une fois, descendre une fois, ici il n’est pas question de ça.

La hantise de celle qui dirige, cette femme à la fois meneuse, guide et protectrice, est que des brebis se perdent. Car certaines s’égarent, comme en témoigne l’expression « brebis égarée ». Lorsque, poursuivies par un ours, elles se jettent des falaises, on appelle ça un « dérochement ». Pour éviter les pertes, la bergère déploie toute son énergie. Seul le moment de la « chaume », la sieste des brebis, lui offre un moment de repos. Elle se laisse alors aller à la somnolence sous les arbres, tandis que les patous se relaient la surveillance.

Le matin tout ce beau monde se réjouit de nous retrouver pour vivre une nouvelle journée d’estive. Inlassablement, les chiens, loyaux et dévoués, vont surveiller le troupeau et ne se laissent que peu distraire par les quelques caresses qu’ils m’ont désormais autorisé. Demain, je partirai et je serai triste de les quitter, comme on quitte un ami que l’on doute de revoir un jour. Ces êtres blancs que la nature a voulu énormes sont sans nul doute les maîtres de la montagne. Les brebis quant à elles n’en sont pas moins fascinantes, car d’après les dires de la bergère, elles se souviennent des itinéraires une fois qu’elles les ont appris et ce souvenir peut durer jusqu’à deux ans, après quoi j’imagine qu’elles sont prises d’une certaine forme d’amnésie. On ne peut pas tout stocker dans un cerveau de mouton, certes moins développé que le notre en de nombreux points, mais bien plus efficace pour quelques autres. Le mépris des humains pour la nature et les bêtes leur vient du fait qu’ils ne les ont que trop peu observé.

Le dernier soir m’offre un moment intense et précieux à l’heure de regagner le parc. Rassemblées par les sept chiens autour de la bergère, les brebis font sonner la terre de leur quelques 3200 pas. Elles se déplacent d’un sol corps. Au centre du troupeau, je fais enfin partie du tout, acceptée par toutes les bêtes tant je porte enfin leur odeur sur moi.

Les départs sont toujours douloureux. Ils sont a minima désagréables. Qu’est-ce donc que cette mélancolie qui pointe en même temps que le jour ? Est-ce le regard du patou ? Les cloches et les bêlements des brebis ? La voix de la bergère ? Le vent frais sur le col rouge ? Ou est-ce la conscience infinie que ce que j’ai vécu n’arrivera qu’une fois ?